Lorsque Bill Ford, président exécutif du constructeur américain, déclare sans détour que la nouvelle Hypercar Ford "doit aller au Mans et elle doit y gagner, point final", ce n'est pas une communication d'entreprise ordinaire. C'est un engagement personnel qui résonne comme un écho aux lettres manuscrites qu'Henry Ford II remettait à ses dirigeants en 1966 avec ce simple message : "Vous feriez mieux de gagner". Soixante ans plus tard, la famille Ford se lance dans un programme Hypercar aussi ambitieux que structuré pour les 24 Heures du Mans 2027. Et en ce début d'année 2026, il faut constater que tout est en ordre de marche.
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Un V8 atmosphérique dans un monde de turbos
L'annonce faite le 16 janvier lors du lancement de saison à Detroit a levé le voile sur des choix techniques audacieux. Ford fera rouler son prototype LMDh avec un moteur V8 atmosphérique de 5,4 litres, entièrement développé en interne avec le soutien de Red Bull Ford Powertrains. Cette décision, qui fait de la future Hypercar le troisième prototype non turbocompressé du plateau WEC aux côtés de la Cadillac V-Series.R et de l'Aston Martin Valkyrie, n'est pas anodine.
"Quand on a un moteur aussi emblématique dans son arsenal, un moteur qui définit déjà nos programmes Dark Horse R, GT4 et GT3, on ne cherche pas d'alternatives", explique Dan Sayers, responsable du programme Hypercar chez Ford Racing. "On s'appuie sur son ADN. Quand tu entends une Ford dans la ligne droite des Hunaudières à trois heures du matin, tu ne devrais pas avoir besoin de regarder la piste pour savoir de quoi il s'agit."
Le châssis sera conçu et développé par ORECA, associé au système hybride spécifié par le règlement. Un choix pragmatique (Oreca a prouvé son talent avec les châssis Acura ou Alpine notamment, et bientôt le Genesis) qui permet à Ford de se concentrer sur ce qu'il maîtrise le mieux : le groupe motopropulseur.
Trois pilotes, trois profils complémentaires
Le trio annoncé pour mener l'assaut en Hypercar illustre une stratégie équilibrée entre expérience et potentiel.
- Mike "Rocky" Rockenfeller, vainqueur au Mans en 2010 et pilote d'endurance chevronné, apporte la sagesse des batailles déjà livrées.
- Sebastian Priaulx, 24 ans, représente le pur talent naturel déjà aguerri au sein de la famille Ford, où il a remporté des victoires à Detroit et Indianapolis en GTD Pro IMSA en 2025 aux côtés de Rockenfeller justement.
- Mais c'est l'arrivée de Logan Sargeant qui révèle peut-être le mieux la vision long terme de Ford. L'ancien pilote de Formule 1, qui n'a que 25 ans, a déjà séduit lors des essais de la Mustang GT3 au rookie test de Bahreïn en novembre dernier.
"Avoir un Américain de retour dans une Ford au Mans, ça semble logique", souligne Sayers. "C'est un clin d'œil à des géants comme Dan Gurney et AJ Foyt, qui ont montré au monde entier en 1967 ce qui se passe quand la détermination américaine rencontre l'ambition mondiale."
2026 : une année de préparation intensive
Ford ne compte pas attendre 2027 pour s'acclimater au Championnat du Monde d'Endurance. La stratégie de préparation passe par un déploiement massif en 2026 sur plusieurs fronts.
Sargeant et Priaulx vont tous deux disputer l'intégralité du WEC en LMGT3 avec Proton Competition. Le premier partagera la Mustang GT3 EVO #88 avec les Italiens Giammarco Levorato et Stefano Gattuso, tandis que Priaulx pilotera la #77 aux côtés de Ben Tuck et Eric Powell. "Je pense que ça va être formidable de m'intégrer avec tout le monde chez Ford Racing, même si c'est géré par Proton, et en même temps de me familiariser avec les règles du WEC", explique Sargeant, qui voit cette saison comme une acclimatation essentielle avant l'aventure Hypercar.

Parallèlement, Priaulx et Rockenfeller disputeront ensemble l'European Le Mans Series en LMP2 avec Proton Competition avant le grand saut. Le duo sera également sur trois manches de l'IMSA Endurance Cup en GTD Pro avec Multimatic Motorsports.
Cette approche multicouches révèle une planification minutieuse. "On prend les éléments constitutifs de ce programme et on les soumet à des tests de résistance dans les conditions les plus exigeantes de la planète", résume Sayers.
Quatorze jeunes pilotes pour pérenniser l'avenir
L'expansion du Ford Racing Driver Development Team (anciennement Ford Performance Junior Team) à 14 membres témoigne d'une vision à long terme. Aux six pilotes initiaux (Jenson Altzman, Erik Evans, Robert Noaker, Sam Paley, Marco Signoretti et Nathan Vanspringel) s'ajoutent huit nouveaux talents : les Américains Nate Cicero, Devin Anderson, Will Lucas et Clayton Williams, ainsi que les internationaux Cameron McLeod (Australie), Finn Wiebelhaus (Allemagne), Michiel Haverans (Belgique) et Kiano Blum (Autriche).
McLeod, notamment, a attiré l'attention en dominant le Mustang Challenge Le Mans Invitational en juin dernier. Ce programme de développement global, qui propose un accompagnement depuis les championnats monomarques Mustang jusqu'au GT3 en passant par le GT4, constitue un véritable pipeline de talents pour les programmes futurs.
Construire un héritage
La pression est immense, mais assumée. "Notre nom est sur toutes les voitures qu'on fait courir", rappelle Bill Ford. "C'est une grosse pression, mais c'est aussi une grande fierté. Quand on court, on court pour notre famille, on court pour nos employés, on court pour nos concessionnaires, on court pour nos clients et on court pour l'Amérique."

Le parallèle avec la victoire en LMGTE Pro de 2016 est évident. Will Ford, directeur général de Ford Racing, se souvient : "Quand on est revenus en 2016, pour le 50e anniversaire de la première victoire, et qu'on a battu Ferrari pour gagner à nouveau avec la GT, ça a été l'un des moments les plus importants de ma vie." Mais il ajoute : "il y avait toujours cette petite voix qui me disait : 'Et si on pouvait à nouveau viser la victoire au classement général ?'"
La méthodologie déployée – développement technique maison, programme de développement pilotes élargi, acclimatation progressive au WEC via LMGT3 et LMP2, trio de pilotes complémentaire – dessine les contours d'une montée en puissance pensée dans ses moindres détails.
Cette voix, Ford a décidé de l'écouter. Le constructeur se donne deux ans pour être prêt, un délai que Sayers qualifie lui-même "d'objectivement, presque impossible". Pourtant, la méthodologie déployée – développement technique maison, programme de développement pilotes élargi, acclimatation progressive au WEC via LMGT3 et LMP2, trio de pilotes complémentaire – dessine les contours d'une montée en puissance pensée dans ses moindres détails.
"On construit plus qu'une simple voiture, on construit un héritage", conclut Sayers. "On reprend notre place au sommet des courses d'endurance."
Rendez-vous en 2027 pour voir si cette préparation minutieuse portera ses fruits sur le circuit de la Sarthe.
