Il y a des marques qui passent au Mans, et il y a celles qui y reviennent toujours. Peugeot appartient à la seconde catégorie. Depuis qu'une 174 S a pris le départ du « Grand Prix d'Endurance de 24 Heures » en 1926, le Lion n'a cessé de quitter la Sarthe pour mieux y revenir ; souvent par la grande porte, parfois le cœur brisé. Voici le récit d'une conquête en plusieurs actes.
Sommaire
1926 : le Lion entre dans l'arène
Nous sommes à la quatrième édition de l'épreuve. Deux Peugeot 174 S s'alignent sur la ligne de départ, et l'une d'elles, confiée à André Boillot et Louis Rigal, va écrire la première anecdote d'une longue série.
À mi-course, au 82ᵉ tour, la 174 S pointe à une magnifique 2ᵉ place. Et puis, le règlement de l'époque la rattrape : la voiture doit rester en tout point conforme à sa description au catalogue commercial et en parfait état de marche. Un pare-brise brisé suffit à la faire écarter. Cruelle entrée en matière, mais une entrée en matière tout de même. Le commencement d'un engagement qui allait traverser le siècle.
L'entre-deux-guerres : l'épopée Darl'mat
L'histoire suivante est celle d'une passion d'homme. Émile Darl'mat, concessionnaire Peugeot parisien, imagine à la fin des années 1930 une série de roadsters sportifs sur base de 302 puis de 402, habillés par le carrossier Pourtout sur des dessins de Georges Paulin. Élégantes et aérodynamiques, les « Darl'mat Spécial Sport » ne sont pas de simples objets de salon : elles vont en Sarthe pour y courir.
- 1937 : trois Peugeot 302 DS Darl'mat franchissent terminent l'épreuve. Elles terminent 7ᵉ, 8ᵉ et 10ᵉ au général, et 2ᵉ, 3ᵉ et 5ᵉ de leur catégorie.
- 1938 : sur trois engagées, deux abandonnent, mais la dernière, pilotée par Charles de Cortanze et Marcel Contet, décroche une superbe 5ᵉ place au général et remporte la classe 2 litres.
Une démonstration de fiabilité et de panache qui ancre déjà l'idée que, chez Peugeot, l'endurance n'est pas une parenthèse mais une signature.
1992-1993 : la 905, le sommet du monde
Après des décennies de présence en pointillé — y compris comme motoriste, avec un fait d'armes resté dans les livres, la WM-Peugeot P88 et son V6 turbo, lancée à 405 km/h dans la ligne droite des Hunaudières en 1988, un record de vitesse de pointe au Mans — Peugeot revient au sommet avec une arme de guerre : la Peugeot 905.

Châssis carbone signé Dassault, V10 atmosphérique de 3,5 litres d'inspiration Formule 1 : la 905 est un pur-sang. Et elle frappe vite.
- 1992 : la 905 n°1 de Derek Warwick, Yannick Dalmas et Mark Blundell s'impose, tandis qu'une autre 905 complète le podium à la 3ᵉ place. C'est la première victoire au Mans d'une voiture badgée Peugeot.
- 1993 : l'apothéose. Peugeot signe un triplé historique, les trois 905 verrouillant le podium dans l'ordre.
| Pos. | N° | Équipage 1993 |
|---|---|---|
| 🥇 1ᵉʳ | 3 | Éric Hélary / Christophe Bouchut / Geoff Brabham |
| 🥈 2ᵉ | 1 | Thierry Boutsen / Yannick Dalmas / Teo Fabi |
| 🥉 3ᵉ | 2 | Philippe Alliot / Mauro Baldi / Jean-Pierre Jabouille |
Le jeune Éric Hélary, vainqueur à 27 ans, résumera plus tard l'état d'esprit de cette armada : « La plupart des équipes de F1 étaient moins bien structurées que Peugeot. » Tout est dit.
2007-2011 : l'ère diesel et le duel Audi
Quand Peugeot revient, en 2007, c'est avec une révolution sous le capot : le diesel. La 908 HDi FAP et son V12 turbodiesel rugissent (en sourdine) face à l'ogre Audi. S'ouvre alors l'un des plus beaux duels de l'histoire de l'endurance.
| Année | Voiture | Meilleur résultat | Récit |
|---|---|---|---|
| 2007 | 908 HDi FAP | 2ᵉ (Bourdais/Lamy/Sarrazin) | Coup d'essai, déjà coup de maître ! Les 908 sont rapides avec leur carrosserie fermée face aux R10 ouvertes, mais la marque aux quatre anneaux tient. |
| 2008 | 908 HDi FAP | 2ᵉ | L'Audi R10 résiste d'un cheveu. Tom Kristensen signe dans la nuit un relai d'anthologie, qui fait encore aujourd'hui référence. Peugeot tombe, encore. |
| 2009 | 908 HDi FAP | 🏆 Victoire (doublé) | Le Lion terrasse enfin Audi ! Avec sa R15 trop extrême, Audi doit céder. |
| 2010 | 908 HDi FAP | Abandon | Épidémie de casses de bielles, les 4 Peugeot à l'arrêt. Audi prend le record de la distance d'une édition qui semblait promise aux Français. |
| 2011 | 908 | 2ᵉ, 3ᵉ, 4ᵉ | La n°9 échoue à 13 secondes de l'Audi R18. Une édition mythique, cruelle dans le camp français. |
2009 reste la grande année. Les deux 908 s'emparent des deux premières places, devant l'Audi R15. Au volant de la n°9 victorieuse : Alexander Wurz (sa 2ᵉ victoire au Mans), Marc Gené (premier Espagnol à gagner les 24 Heures) et David Brabham. Détail savoureux : David rejoint ainsi son frère Geoff, vainqueur seize ans plus tôt sur la 905. Une affaire de famille.

Et puis il y a 2011, sommet de cruauté sportive : la 908 n°9 échoue pour 13 secondes après 24 heures de course, l'une des arrivées les plus serrées jamais vues sur le circuit. Peugeot se retirera brutalement début 2012, laissant un goût d'inachevé.
2022-2026 : la 9X8 et le pari du centenaire
Le retour, attendu depuis une décennie, prend la forme d'une silhouette radicale : la Peugeot 9X8, Hypercar hybride, d'abord dépourvue d'aileron arrière ; un pari technique audacieux misant sur l'effet de sol.
- 2023 : premières 24 Heures de la nouvelle ère, conclues aux 8ᵉ et 27ᵉ places. Le pari aérodynamique montre ses limites.
- 2024 : la 9X8 adopte une nouvelle aérodynamique avec aileron arrière. Au Mans, elle termine 11ᵉ et 12ᵉ, à seulement 2 tours des vainqueurs. Le progrès est net.
- 2025 : la marche en avant se confirme. Le meilleur résultat de l'ère Hypercar tombe lors des Lone Star Le Mans à Austin (manche du WEC), avec une 3ᵉ et une 4ᵉ place — troisième podium de la 9X8.
C'est donc une équipe en pleine ascension qui aborde 2026, année du centenaire, avec une ambition assumée : décrocher la première victoire de l'ère Hypercar. Cent ans après la 174 S au pare-brise brisé, la boucle rêve d'être bouclée.

De la piste à la route
Cette obsession de l'endurance ne reste pas confinée aux prototypes. Elle irrigue toute la marque — jusqu'aux Peugeot du quotidien, héritières du même goût du détail et de la fiabilité. La 207 de la génération 2006-2013, par exemple, a porté l'esprit sportif du Lion en rallye comme sur la route. Et c'est aussi cela, entretenir un patrimoine : ceux qui restaurent une 207 de cette époque savent qu'un habitacle soigné fait toute la différence — d'une garniture de porte 207 en bon état à la moindre commande qui retrouve sa place. Le soin apporté à une voiture de série n'est, au fond, qu'un écho de l'exigence qui a forgé les victoires de la Sarthe.
Le palmarès Peugeot au Mans en un coup d'œil
| 🏆 Victoires | Année | Voiture | Vainqueurs |
|---|---|---|---|
| 1ʳᵉ | 1992 | Peugeot 905 | Warwick / Dalmas / Blundell |
| 2ᵉ | 1993 | Peugeot 905 (triplé) | Hélary / Bouchut / Brabham |
| 3ᵉ | 2009 | Peugeot 908 HDi FAP (doublé) | Wurz / Gené / Brabham |
Les chiffres clés du centenaire
| Statistique | Valeur |
|---|---|
| Première participation | 1926 (Peugeot 174 S) |
| Participations totales (officiel + motoriste) | 44 |
| Victoires au général | 3 (1992, 1993, 2009) |
| Triplés | 1 (1993) |
| Doublés victorieux | 1 (2009) |
| Record de vitesse de pointe (motoriste WM-Peugeot, 1988) | 405 km/h |
| Arrivée la plus cruelle | 2011 : 2ᵉ à 13 secondes |
De la 174 S de 1926 à la 9X8 hybride de 2026, le Lion aura tout connu au Mans : le triomphe, la trahison du règlement, la domination, le crève-cœur des secondes perdues. Cent ans plus tard, une seule chose n'a pas changé : l'envie de revenir.
Sources : Stellantis Media – centenaire Peugeot · 24h-lemans.com – Peugeot 2007-2011 · Peugeot 905 (Wikipedia) · Peugeot 908 HDi FAP (Wikipedia) · Peugeot 9X8 (Wikipedia) · 402 Darl'mat – Classic & Sports Car
